Jean, le passé encore passé vivant
Né en 1930, il est encore le lien vivant avec une histoire. Jean ne sort plus, il ne tergiverse plus dans la rue, il ne se déplace que chez lui avec un cadre à roulettes. Parfois son œil vif brille, plein de vie car il aime effeuiller et revisionner sa jeunesse. Quand il raconte, je vois, je sens, j'entends. Tant qu'il est parmi nous la seconde guerre mondiale n'est pas un documentaire, ni une somme d'images vieillottes dans un livre. Il est cet enfant et adolescent vivant encore dans la guerre. Quand il raconte son arrestation au Boulevard Tzarewitch par la Gestapo pour avoir simplement volé des oranges, je sens l'odeur du cuir brun de celui qui l'a attrapé, Je cours avec lui quand l'homme en cuir le relâche devant l'hôtel Excelsior. J'entends les cris démonstratifs des soldats italiens quand farceur avec ses copains ils tournaient les panneaux routiers détournant ainsi les véhicules kakis de leur chemin. Je n'aime pas le goût du chat qu'il a mangé quand il avait faim. Je ressens l'ambiance se noircir quand la Wehrmacht a remplacé l'armée italienne. Je voyage avec lui quand ses parents l'ont envoyé dans une ferme en Isère pour être à l'abri et bien manger. Son œil se rempli de malice quand il relate que c'est ici très jeune qu'il connaîtra ses premiers émois amoureux. il parle encore aujourd'hui de ce village, Chabon, et de la famille qui l'a accueilli comme si il parlait des siens.
Il raconte un temps, et comment le comprendre, sans trouver cela désuet, si on ne voit pas Jean se réjouir encore aujourd'hui de l'invention de la cocotte-minute SEB qui a changé la vie des cuisinières ou encore de la Dauphine et de la 4 CV qui permettait à la petite classe moyenne de partir en week-end, puis de l'arrivée de la télévision et du téléphone. Jean voit le crépuscule, l'histoire vivante fermera un jour son livre.
Jean a eu une vie simple mais belle. Depuis le départ d'Yvette sa femme il est éploré et se sent seul même si ses fils passent le voir tous les jours. Comme le Laboureur de La Fontaine il sent aussi arriver la fin prochaine. Parfois il en a tellement conscience qu'il masque ses pensées de ses mains. Ses souvenirs sont tous là et il se dit déjà ? Il a une montre mais n'en a pas besoin, surtout pour entendre les secondes qui continuent à tricoter le temps. Il écoute son corps se débattre tout seul et son cœur fredonner.
Il parle de son enfance malicieuse, mais il sait qu'il a cessé de grandir et n'a plus besoin de beaucoup manger. Il a tout son bon vieux temps, plus personne ne le force à aller vite. Jean vit seul parmi ses tableaux et ses livres, parfois on voit encore son œil acéré et bienveillant. Il aimait rire et cela se voit toujours. Son regard sur notre temps est très critique mais juste. C'est un dernier enfant de la guerre, il a vu le monde changer et le progrès arriver. Un jour ce livre vivant se fermera et aucun documentaire ne pourra le remplacer.